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13.05.2010 - La Femme . La Pilule Contraceptive : Liberté, sécurité, prévisibilité

La RubriqueLa Femme :

 

La pilule contraceptive

 

Liberté, sécurité, prévisibilité

Depuis les années 60, la

pilule contraceptive a perdu son symbole de libération de la femme.

 

Qu'elles aient 17, 20 ou 30 ans, aucune n'a connu l'"avant-pilule", ni l'"avant-sida". Autorisée pour la première fois aux Etats-Unis en mai 1960, la pilule contraceptive fête ses cinquante ans, et le regard que portent les jeunes femmes du XXIe siècle sur cette révolution est très différent de celui de leurs aînées, pour qui la contraception orale symbolisait la libération de la femme.

 

Le combat a changé : il n'est plus collectif mais individuel. Aude, 17 ans, lycéenne dans la banlieue du Havre (la majorité des jeunes filles interrogées pour cet article ont préféré garder l'anonymat), a commencé à prendre la pilule en secret ; sa mère l'a découvert et s'y est opposée. Elle proteste - "cela fait pourtant deux ans que j'en ai besoin !" Pour son amie Laura, 17 ans aussi, "c'est en projet". Sa mère à elle est d'accord, à partir du moment où elle aura un copain stable, mais elle n'ose pas la revendiquer dès maintenant : "C'est plus compliqué d'avouer qu'on "l'a déjà fait".

 

Au lycée, il y a deux catégories de filles. Celles qui ont un copain, mais pas droit à la contraception orale : parmi elles, il y a celles qui ont déjà dû prendre la pilule du lendemain, fait un test de grossesse, voire avorté. Et puis il y a "les chanceuses", qui n'ont pas à se battre ou à attendre pour l'obtenir. Elles n'ont pas forcément de copain, pas forcément de relations sexuelles non plus. Certaines la prennent pour éviter l'acné, les règles irrégulières ou douloureuses.

 

Pour ces adolescentes, si la pilule est synonyme de libération, c'est avant tout parce qu'elle permet de "se passer du préservatif" dès qu'une relation se "stabilise". Elle est en fait moins symbole de liberté que de "sécurité", au cas où on voudrait faire l'amour sans avoir pris ses précautions. Le risque d'oubli n'est pas un problème, assure Laura : "Il suffit de mettre un réveil sur son portable tous les soirs à 20 heures."

 

Quand elle a commencé à prendre la pilule, Emilie, 19 ans, élève de 1re dans un lycée du 12e arrondissement de Paris, n'avait pas non plus en tête les débats houleux qui ont précédé son autorisation, en 1967 en France. "J'ai vu un reportage là-dessus il y a quelques semaines, je sais maintenant que cela a été un progrès énorme pour les femmes", dit-elle. Cela fait deux ans qu'elle la prend. Cela n'a posé aucun problème.

 

Ce n'est pas si facile pour toutes. Même majeures, des femmes de culture musulmane doivent prendre la pilule en cachette, ou s'en passer. "Les filles composent avec la réalité de leurs familles", explique Samia (le prénom a été changé), 26 ans, étudiante de Seine-Saint-Denis. Pour les musulmanes non mariées, la pilule n'est pas une "conquête envisageable", car la sexualité reste un tabou. Mais Samia est surprise de constater que dans d'autres milieux, prendre la pilule est "une évidence", derrière laquelle ses amies ne voient "aucun symbole", "aucun combat".

 

Toutes les jeunes femmes ne souhaitent pas prendre la pilule pour autant. "Le milieu d'origine reste assez important : quand la mère l'a prise, les filles sont prêtes à la prendre aussi. Chez les autres, il y a plus de résistance", constate le docteur Brigitte Tournoux, gynécologue au Centre médical Europe, près de la gare Saint-Lazare, à Paris. Dans sa salle d'attente se croisent des jeunes femmes de toutes origines, habitantes du chic 8e arrondissement ou banlieusardes travaillant à Paris. Le docteur Tournoux voit de nombreuses jeunes femmes réfractaires à la pilule. Il s'agit parfois de filles issues de milieux conservateurs qui préfèrent des méthodes naturelles comme celle des températures, et souvent de femmes d'origine étrangère.

 

Elle reçoit surtout, de plus en plus, des jeunes femmes qu'elle juge très différentes des générations précédentes, qui après plusieurs années sous pilule, rejettent le "côté chimique", sans forcément se rendre compte que les autres modes de contraception (patch, implants...) sont souvent aussi à base d'hormones.

 

Bien qu'injustifiés, les préjugés sur la pilule, qui vont de la prise de poids aux risques de stérilité ou de cancer, ont la vie dure, et Internet leur assure une diffusion beaucoup plus large qu'il y a trente ou quarante ans. "C'est vrai qu'on a des doutes, d'autant que plusieurs de mes amies essayent d'avoir des enfants et que cela prend plus de temps qu'elles ne le pensaient", explique Candice Moors, 31 ans, journaliste dans la presse spécialisée. Elle-même prend la pilule depuis dix ans, sans interruption et sans enthousiasme - "c'est peut-être pas la meilleure des choses !" - et a opté pour une formule de moins en moins dosée.

 

Le rejet de la pilule, Nathalie Bajos, sociologue à l'Inserm, le met davantage sur le compte de la différence de générations que du souci écologique. "Depuis quelques années, les femmes en âge de procréer ont toutes commencé leur vie sexuelle après l'arrivée de la pilule, et cela change tout", relève-t-elle, rappelant que celles qui se sont battues pour la contraception se chargeaient davantage de transmettre cette histoire. La perception de ce contraceptif est différente, aujourd'hui : "La pilule est un droit acquis, les contraintes se manifestent donc davantage".

 

Pour cette sociologue, la pilule a néanmoins montré ses limites. La principale est qu'elle s'oublie fréquemment. De fait, alors que la plupart des femmes sont sous contraception, dont 60 % sous pilule, les avortements restent stables, à 200 000 par an. Ce paradoxe a été relevé dans un récent rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS), qui a montré l'inadéquation entre le modèle français du "tout pilule" et l'évolution des modes de vie : aujourd'hui, la vie affective et sexuelle est moins stable et les rythmes professionnels moins compatibles avec une prise de pilule à horaire fixe.

Malgré les critiques, le recours plus fréquent au stérilet chez les jeunes et l'apparition de l'implant, de l'anneau ou du patch, la pilule continue à dominer. Une question d'habitude de prescription de médecins et de remboursement, juge le planning familial.

 

D'attachement aussi, parfois. " Ma meilleure amie tente de me convertir au stérilet, moi je ne veux pas...", raconte Anne-Sylvie Bouchand, acheteuse à la Mairie de Paris. A 36 ans, cette mère de deux enfants a essayé de nombreuses pilules avant de trouver la bonne. Elle n'a eu aucun accident de parcours, a été enceinte quand elle l'a souhaité. Pour rien au monde elle n'y renoncerait : "C'est ma pilule, et ma seule crainte est qu'elle soit un jour retirée du marché. "

Source : Le Monde



13/05/2010
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